mardi 6 avril 2010

Hymne à la Grande complétude

Déesse du panthéon de la déesse Kubjikâ, cours du palais de Pattan



Mark Dyckowski vient de publier ce qui est sans doute l'œuvre de sa vie : une édition critique, avec traduction, introduction et notes, d'un tiers du Tantra en 24 000 versets, dit de Bhairava-le-Baratteur (Manthāna-Bhairava), texte essentiel de la tradition de la déesse Kubjikā. Ce système est l'un des plus élaborés de l'Âge d'Or de l'Inde. Né sans doute dans la région de Goa, il ne survit aujourd'hui qu'au Népal. Avec 14 volumes et plus de 5000 pages, ce travail est un véritable trésor du tantrisme non dualiste. Il n'a pas la sophistication du tantrisme du Cachemire, mais il intègre ses deux principales traditions (Trika et Krama), dans des textes portés par un grand souffle visionnaire.

Voici un petit hymne à cette tradition du Kaula, de la totalité achevée[1]. Notez les ressemblances avec le dzogchen.

Hymne tiré du Tantra en 24 000 verset

Je célèbre le Kaula[2], qui est adoré par la Famille[3] :

Sans taches, lumineux,

Pur, sans bavardage[4], omniprésent,

Affranchi des (extrêmes) de l'être et du non-être. 1

Je célèbre le Kaula, qui est toujours présent,

Sans nature propre (niḥsvabhāva)[5] ni maître,

Affranchi du (dilemme entre) ce qui est juste[6] et ce qui ne l'est pas,

Sans lien ni délivrance. 2

Je célèbre le Kaula transcendant et immanent,

Non dualité qui imprègne tout, permanente,

Qui n'a ni commencement, ni milieu, ni fin,

Nature de pure conscience. 3

Je célèbre le Kaula subtil et sans point de référence,

Parfaite pureté libre de limites comme de l'absence de limites,

Sans émanation ni résorption. 4

Je célèbre le Kaula à la fois multiple et au delà de (tout) dénombrement,

Ininterrompu, libre des sensations tactiles et des sons,

Sans rien à adopter ni à rejeter, 5

Libre à la fois du "il y a" et du "il n'y a pas",

Grande totalité[7] sans nom,

Libéré des (contraintes) de la récitation (de mantras) et du culte,

Sans visualisation ni concentration. 6

Je célèbre le Kaula sans violence[8],

Délivré du (besoin) d'énoncer le mantra[9],

Délivré du (dieu) en neuf parties[10],

Subtil, qui fait éclore le sujet et l'objet[11]. 7

Je célèbre le Kaula insondable[12]

Délivré de la (nécessité) de se concentrer sur les roues (du corps subtil)[13],

Qui n'est pas un agent,

Mais qui transmet (le Commandement)[14]

et finit par éveiller à ce qui dépasse (tout) progrès. 8

Là où il n'y a plus (de différence entre) initié et initiateur[15],

Voilà ce qu'on appelle le Grand Kaula. 9


[1] Le texte est édité dans le vol. 2, pp. 292-293, n. 3 et 1. Il s'agit du Yogakahaṇḍa, recension 1, chap. IV, 20cd-24ab.

[2] Difficile de traduire, ou même de gloser, ce terme si connoté. Il désigne la famille, son héritage, ses membres, les yoginīs, la lignée des maîtres, le corps, le souffle, l'univers, la conscience. Le fait que tous ces registres se correspondent est le Kaula, extase créatrice dans laquelle tous les opposés coexistent. On pourrait gloser par "totalité parfaite".

[3] La Famille des yoginīs, des adeptes, des initiés, des maîtres, de l'univers et des énergies du corps de l'initié.

[4] Niṣprapañca : "sans prolifération discursive". Terme particulièrement bouddhiste.

[5] Idée soi-disant propre au bouddhisme, mais assez courante dans les tantras śivaïtes non dualistes. Tout le texte témoigne d'ailleurs d'une influence bouddhiste.

[6] Dharma.

[7] Mahākaula.

[8] anāmaya : "sans maladie", indigestion. On pourrait peut-être dire "sans effets secondaires" ?

[9] mantroccāra, à la différence de japa, désigne l'énoncé d'un mantra important, comme hūm par exemple, avec ses différentes étapes de plus en plus subtiles, jusqu'à l'énergie Non-mentale (unmanī), célébrée partout dans ce tantra.

[10] Navātman : une forme de Bhairava-Śiva au centre du système mantrique de Kubjikā . Il s'agit de hkṣmlvryūm, prononcé "hakshamalavarayoûme". Il est constitué (ātmā) de neuf (nava) phonèmes (varṇa), d'où son nom.

[11] Ou peut-être doit-on comprendre qu'il est l'expansion (vikāsa) de l'esprit (citta) et des ses objets (cetya) vers l'état de conscience dilatée, c'est-à-dire pure ?

[12] Litt. "qui n'est pas dans le pré (cara) des vaches (go)". Si on prend go dans son sens de "parole", cela veut dire : "ineffable".

[13] Les fameux cakra. A noter que ce tantra, est, avec la Śrīvidyā, la source principale du système à sept cakras popularisé en Occident. Dans la Trika et ailleurs, il y a d'autres systèmes.

[14] Le Commandement (ājñā) est l'Ordre du Seigneur, sa semence, son élan vital. Dans le système de Kubjikā, ce terme est pris comme synonyme de la Grâce (anugraha) salvatrice. C'est elle qui est transmise par l'initiation kaula. Ce terme de commandement est typique du vocabulaire fortement théiste du śivaïsme et constitue l'un des leitmotivs du Śivapurāṇa.

[15] Litt. "entre celui qui perce et celui qui est percé" ou pénétré. Le terme vedha appartient notamment au registre de l'alchimie. A un moment donné, le mercure est pénétré ou percé. C'est également un terme spécial de l'initiation kaula : ici plus que dans tout autre initiation, le maître est censé pénétrer dans le corps subtil de l'impétrant pour susciter la destruction des liens et la manifestation de la Puissance de Rudra, possession qui se manifeste par des tremblements, des cris, des larmes, etc.

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