mercredi 17 août 2016

Connaissance et amour selon Eckhart



Maître Eckhart décrit, dans un sermon latin peu connu, l'expérience de la non-dualité entre l'âme et Dieu :

"La béatitude se trouve dans la connaissance de Dieu."

Notez : il ne parle pas de l'amour de Dieu, mais de sa "connaissance".

"...mais pas à partir de l'extérieur, comme quand nous regardons les choses. Tout ce que nous connaissons de l'extérieur, dans la division, ce n'est pas Dieu."

Autrement dit, la connaissance duelle, dans laquelle le sujet connait un objet extérieur à lui, n'est pas la connaissance véritable.

"La connaissance de Dieu est une vie qui s'écoule à partir de l'être de Dieu et de l'âme, car Dieu et l'âme ont un être et sont un dans l'être."

C'est ce genre de déclaration qui a été condamné comme "hérétique"...

"... et toutes les opérations s'écoulent au-dehors et restent cependant au-dedans."

Comme Dieu qui, selon la Reconnaissance, crée "l'extérieur" à l'intérieur : la dualité apparaît sur fond d'unité, qui la manifeste en son sein. "Extérieur" : séparé du sujet, de la conscience, de l'âme, de Dieu. 

La béatitude (=le bonheur), c'est vivre ainsi, dans un monde qui s'écoule de notre être, sans jamais sortir de lui. Le "dehors" est embrassé en le "dedans" absolu de l'être, de la conscience.

"L'âme connaît Dieu là où elle est un en lui et avec l'être de Dieu."

Connaître, c'est être, ou se savoir être, en quelque sorte.

"Et c'est cela la véritable béatitude, le fait que l'âme ait ainsi la vie et l'être avec Dieu. Et c'est cela la connaissance de Dieu, le fait que toutes les autres formes de connaissance et d'être se dissipe."

Rien n'existe séparément de Dieu. L'être de ce qui est, est Dieu. Cette connaissance est le bonheur. Tout le reste se "dissipe" comme un brouillard devant le soleil, au sens où tout baigne en la Lumière et vie de la Vie divine :

"L'âme n'est pas consciente d'elle-même [comme séparée de l'être de Dieu] ni des autres choses, elle se sait en Dieu et Dieu en elle, et toutes choses en lui. Tout ce qui est en Dieu, elle le connait avec lui et elle opère avec lui toutes ses oeuvres. Là, il n'y a rien, elle ne connait rien si ce n'est qu'elle connaît en Dieu et Dieu en elle."

Maîte Eckhart, Sermon 94, trad. E. Mangin

La Reconnaissance ne dit pas autre chose.

Mais pourquoi cette insistance sur la "connaissance" au détriment de l'amour ?
Parce que Eckhart est dominicain. Depuis toujours, ces derniers défendent l'intellect (faculté de connaître) contre les franciscains, partisans de la volonté (la faculté d'aimer). Voilà pourquoi il privilégie la connaissance, la vue, l'être ; ce qui explique en partie son succès dans les milieux non-dualistes qui, eux aussi, privilégient la connaissance sur l'amour.
Mais au-delà de ces deux facultés, Eckhart reconnaît une faculté plus subtile, la fine pointe de l'âme, où connaissance et amour ne sont pas encore distincts.
Cet accent mis sur la connaissance ne l'a pas empêché d'influencer les mystiques de l'amour, comme Jean de la Croix, via Tauler. 


mardi 16 août 2016

Peut-on méditer dans le quotidien ?

Dourgâ, l'Innaccessible


"Est-il possible de vivre normalement tout en restant centré dans la conscience ?"

Telle est la question que se pose immanquablement tout chercheur.
Réponse du Marseillais :

"N'est-il pas vrai que la quantité des objets qui s'offrent à nos yeux à tout moment, ne nous empêche jamais de voir la lumière ? Et cela pour deux raisons : l'une, parce que, sans le secours de la lumière nous ne saurions voir ces mêmes objets ; l'autre, parce que la lumière n'a pas des parties distinctes ou figurées qui puissent arrêter nos yeux et les détourner des autres choses. Il en est de même de la vue de Dieu : elle nous aide, comme une souveraine lumière, à regarder toutes choses avec pureté et innocence, et selon le bon plaisir de sa divine Majesté. Et comme d'ailleurs elle ne consiste ni en figures, ni en images distinctes, elle ne nous empêche pas de considérer, selon notre nécessité, les divers objets qui se présentent dans le commerce de la vie."

François Malaval, La Belle ténèbre, I, 3, XVIIè siècle

Autrement dit : les choses ne peuvent cacher l'immensité de la conscience, puisqu'elles en sont la manifestation. Les choses ne peuvent donc "cacher" la Lumière consciente, pas plus que les reflets ne peuvent, en vérité, cacher le miroir. 
En revanche, ce qui nous distrait, ce sont nos actes d'attention. Il faut encore et encore replonger dans l'Acte unique de la vibration du cœur, jusqu'à ne plus jamais en sortir ! Alors seulement il n'y aura plus distraction. C'est toute la voie.

Création spirituelle et volupté de la chair

Dans la tradition du Cœur-Corps (koula en langue sanskrite),
l'union rituelle est "le sacrifice primordial", le premier geste de restauration, l'initiation de tous les autres, la source du sacré en toutes choses.




Dans le passage suivant, Rilke chante cette vérité dans la langue de Platon. Il dit l'enseignement imparti jadis par une prêtresse de l'amour au jeune Socrate :

"La volupté corporelle est expérience sensuelle, non autrement que le pur regard ou la pure sensation dont par un beau fruit la langue est comblée ; c'est une expérience grande, infinie, qui nous est donnée, un savoir du monde, la plénitude et l'éclat de tout savoir.
L'accueillir n'est pas ce qui est mauvais ; il est mauvais que presque tous usent mal de cette expérience, la gâchent, et en fassent un excitant pour les moments de fatigue de leur vie, et une dispersion plutôt qu'une concentration vers les sommets.
Du manger aussi, les hommes ont fait autre chose : misère d'un côté, surabondance de l'autre, ils ont oublié la clarté de cette nécessité, et sont devenus également troubles tous les besoins profonds et simples en lesquels la vie se renouvelle.
Mais l'individu seul peut les éclaircir pour lui-même, et les vivre dans la clarté (et si ce n'est pas l'individu, qui est trop dépendant, ce sera en tous cas le solitaire !). Il peut se rappeler que toute beauté, dans les animaux et les plantes est, sous une forme qui dure silencieusement, amour et désir ; il peut voir l'animal, tout comme il voit la plante, s'unir, se multiplier et croître patiemment et docilement, non par plaisir physique, ni par souffrance physique, mais en se pliant à des nécessités qui sont plus grandes que le plaisir et la souffrance, et plus puissantes que la volonté et la résistance.
Oh, si l'homme pouvait accueillir avec plus d'humilité le secret dont la terre est pleine jusque dans ses plus petites choses, s'il pouvait le porter, le supporter avec plus de sérieux, et sentir son poids terrible, au lieu de le prendre à la légère ! 
S'il savait respecter sa fécondité, qui est une, que sont apparence soit spirituelle ou corporelle ; car la création spirituelle provient elle aussi de la création physique, elle est de la même essence, elle est simplement comme la répétition plus silencieuse, plus extasiée, plus éternelle, de la volupté de la chair."

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, IV

Ainsi, le secret de l'amour est le désir ; et le secret du désir est l'infini.
Au-delà de l'élan reproducteur, forme d'immortalité imparfaite évoquée par Rilke, l'amour est élan vers l'infini, tension et nostalgie d'un passé atemporel qui ne pourra s'accomplir que dans l'intégration du fini, du mortel, du personnel.
La "nécessité" est l'instinct de reproduction. Loi d'airain de la nature, cette nécessité est la liberté de Dieu. Nous mettre à l'unisson de cette loi revient donc à s'accorder à la volonté divine, qui est Dieu. D'où la plénitude éprouvée.

Adonné à la création

Les choses apparaissent et disparaissent dans l'espace, mais l'espace est indifférent aux choses. il leur "donne lieu", mais il n'est pas leur source créatrice.
Les choses apparaissent et disparaissent dans la conscience, mais la conscience ressent ces choses, car elle les désire - dans l'attrait, l'aversion ou l'indifférence. La conscience est la cause des choses. La conscience est créatrice. Elle est Déesse et Dieu, comme soleil et lumière.



L'un, lumière qui imbibe également le sujet, l'objet et la connaissance,
se déploie, silencieux,
s'adonnant à la création des énergies

du feu, du soleil et de la lune.

Eraka, Hymne à la Danse de la Déesse Kâlî (Kramastotra)


Transparence

Passivité : "Pâtir ne possède rien, c'est nu".
Ne rien faire, se laisser faire.
Ne pas opérer, se laisser opérer.
Disparaître, laisser apparaître.
L'âme a toujours été transparente.
Quand elle s'accorde à elle-même, elle "sort d'elle-même", de l'illusion d'elle-même, et laisse entrer ce qu'elle est et a toujours été.

Maître Eckhart dit :
"Quelque soit le sens qui doit reconnaître quelque chose, il doit être nu de toute connaissance : l’œil dans son fond doit être nu de toute couleur pour reconnaître la couleur. (Sermon 94)

Retourner le regard, c'est s'éveiller à cette transparence.


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