samedi 27 mai 2017

Hiérarchie des sens

Dans toutes les cultures prémodernes,
les cinq sens sont hiérarchisés
selon le proximité avec l'intellect
et les plus hautes parties de l'âme.

Le Pédagogue montre la fleur et sourit


En général, 
la vue est considérée comme la faculté la plus noble.
En Occident, on a suivi Aristote sur ce point.
En Inde, dans la culture brahmanique indo-européenne,
l'opinion est la même.

Dans la philosophie tantrique de la Reconnaissance,
Abhinava Goupta considère au contraire que le toucher
est plus proche de la conscience.
Pourquoi ?
Sans doute parce que, dans sa doctrine,
la conscience comme Lumière (prakâsha en sanskrit)
n'est pas le cœur de l'être.
Ce cœur, c'est l'acte de ressentir, de réaliser, de prendre conscience,
désigné par le terme vimarsha, "pensée, jugement, appréciation",
glosé notamment par camatkâra, "délectation émerveillée"
et personnifié par la Déesse, Shakti.

Dans la tradition mystique chrétienne,
le toucher est important.
Ainsi le Docteur Mystique, Jean de la Croix,
parle de "touches substantielles" 
qui peuvent d'un seul coup arracher l'âme à ses imperfections.
De plus, ces touches "sont si sensible qu'elles font parfois
frémir non seulement l'âme
mais aussi le corps." (Montée, II, 26)
Cependant, Jean est d'avis que le toucher
est inférieur à l'ouïe, par exemple :

"Le sens de l'ouïe est plus spirituel,
ou pour mieux dire,
a plus d'affinité avec le spirituel
que le toucher,
et ainsi la délectation qu'il cause
est plus spirituelle 
que celle que cause le toucher.
(Cantique, 13, 13)

Evidemment, la mystique tantrique valorise aussi
le son.
Mais il est amusant de voir comme les hiérarchies
varient d'une tradition à l'autre,
voire chez un même auteur dans une même tradition.

vendredi 26 mai 2017

L'Être est-il l'absolu ?

Selon le Védânta, l'Être (sat) est l'absolu,
plus encore que la conscience (cit) ou la félicité (ânanda).



Mais selon la philosophie de la Reconnaissance,
l'Être, seul, n'est pas l'absolu.
Ou plutôt, l'enseignement tantrique  de la tradition du Coeur-Corps (kaula)
affirme que l'absolu (brahman), compris comme être inactif (shânta),
n'est pas l'absolu, le brahman bien compris.
Quand la Reconnaissance décrit l'absolu,
elle ne dit pas "être, conscience, félicité", mais "conscience et félicité".
Pourquoi ? Parce que l'Être évoque quelque chose de trop statique,
alors que l'absolu est, selon la Reconnaissance,
un acte, un mouvement, un devenir.
Pour les philosophes du Tantra,
brahman signifie "expansion" perpétuelle,
et non transcendance abstraite.

L'Être est. C'est certain.
Il est "ce qui reste au moment du repos ultime", de la résorption de tous les niveaux de conscience
dans la Mâyâ, c'est-à-dire, ici, une sorte d'état d'inertie, dont l'état de sommeil profond
est l'exemple le plus familier. 
Mais il n'est pas l'absolu libérateur, le Coeur (hridaya).
L'Être statique, "serein" (shânta), est la Matrice que Dieu va exciter et féconder.
La Reconnaissance considère que l'Être pur, indifférencié, n'est qu'une phase
dans la Vie de l'absolu vraiment absolu, nommé ici Bhairava.
Selon le philosophe de la Reconnaissance qui est l'auteur de la Courte méditation sur le Tantra de la Maîtresses des trois Shaktis (Parâtrîshikâlaghuvrirtti), cet absolu "statique" n'est qu'un aspect ou une phase du véritable absolu en devenir de réalisation :

"La réalisation de l'absolu selon les partisans du Brahman (=les adeptes du Védânta)
n'est rien d'autre que ce nectar immortel, le Soi, qui est la fusion de toute chose en une seule masse
au moment où tout, jusqu'au plan de Mâyâ, atteint son point de repos extrême."

Mais ce repos n'est pas l'absolu. C'est seulement la disparition de la dualité
dans l'Être indifférencié. Or cet Être, poursuit notre philosophe,
"est à son tour excité par Bhairava qui (ainsi) 'éjacule' l'univers".

L'Être, c'est la Matrice, le yoni (ou "la", si vous préférez),
auquel Bhairava va venir se frotter, et qu'il va féconder.
Notre auteur anonyme convoque alors ce célèbre verset de la Bhagavad Gîtâ,
qui prend soudain une consonance tantrique :

"Le grand Brahman (=l'Être) est pour moi la matrice (yoni).
En elle, je dépose l'embryon (de l'univers).
De là, ô fils de Bharata, proviennent
tous les êtres !"

En termes de niveaux de conscience, l'Être n'est pas la pleine réalisation,
car en lui, la dualité, Mâyâ, a disparue (provisoirement), mais n'a pas
été réalisée comme manifestation de la conscience.
Cet état d'être indifférencié (eka-ghanam) est certes un "nectar",
car on y goûte un certain repos,
mais ça n'est pas l'éveil de la conscience en sa liberté,
car la conscience s'y trouve bien plutôt comme abrutie,
assoupie, endormie, enfermée en soi 
(parinishthitâ, âtma-nishthâ),
ce qui est précisément le contraire de la conscience,
laquelle est liberté, pouvoir de sortir de soi (tout en restant en soi, évidement) !

Car au-delà de ce plan d'expérience,
il y a le "Chemin pur", celui où la dualité
est reconnue comme libre manifestation de soi,
prise de conscience de soi, réalisation de soi
dans la félicité, dans l'extase créatrice.
Plus vaste que l'Être est le Trident des énergies
de désir, de pensée et d'activité :
"je veux", "je fais", "je connais".
Parmi ces trois Shaktis, la plus sublime
est celle du désir,
car elle contient les autres en elle,
comme quand on a soudain une intuition,
une vision globale, comme une ville vue 
depuis le sommet d'une montagne.

Mais, encore plus vaste,
il y a l'extase créatrice elle-même,
l'orgasme (eh oui !) divin,
représentée par les deux points
qui symbolisent, au sens fort du mot 
(deux tessons de poterie brisés puis réunis)
le Dieu et la Déesse, l'Être et la Conscience,
ou disons plutôt, l'absolu comme "ce qui est"
et comme "réalisation de soi en tant que 'ce qui est'".
Or, c'est ce dernier aspect qui est essentiel,
et qui distingue cette philosophie tantrique 
qui est bien une philosophie du désir et de l'acte,
plutôt que de l'être statique et immuable.

L'Être est la matrice,
excitée par les trois Shaktis,
excitation qui culmine
dans l'extase créatrice (visarga) qui, seule,
est le Corps de l'absolu.
L'absolu est donc Relation,
deux points, toujours Deux,
deux-en-un,
et non pas seulement Un.

Dans une perspective plus ésotérique,
il y a "sa", l'Être pur,
qui est l'être homogène, indifférencié,
la présence simple, présente
dans le Rituel Primordial
sous la forme du soupir des amants.
Puis ce soupir devient excitation,
l'embryon de l'extase,
qui grandit et grandit, "au"
jusqu'à l'extase, "h".

Dans un autre sens encore,
c'est l'Être "a" qui éclate en désir "h",
qui engendre l'individu "m".

Mais comme dit Abhinava Goupta,
"il ne faut pas tout dire en même temps" !

(l'exposé du Mantra par notre philosophe inconnu se trouve pages 16 et 17 
de l'édition du Cachemire)

mercredi 24 mai 2017

La conscience est-elle immobile ?

On entend souvent dire que la conscience est immobile et immuable.
Face à un monde qui est changement, elle est comme un roc, comme une enclume,
selon l'expression du Védânta.


Mais si la conscience était simplement "quelque chose qui ne change pas"
et qui est "ce qui est", à la manière d'une pierre, alors elle ne serait pas conscience !
Être conscience, en effet, ça n'est pas simplement ne pas changer, 
comme un cristal transparent qui reflète toutes les couleurs,
car ce cristal n'est pas conscient de ces couleurs.
De plus, une chose privée de conscience, comme par exemple un cristal,
ne peut changer sans devenir autre chose.

Alors qu'être conscient, c'est justement cela :
pouvoir changer (sinon la conscience serait inconscience, insensibilité, inertie),
tout en restant soi-même.
Autrement dit, la conscience n'est pas simplement immobile,
comme l'espace.
Elle n'est pas limitée à être ceci ou cela, sujet ou objet :
elle est libre, en ce sens qu'elle se réalise sous toutes ces formes,
tout en restant elle-même.

C'est cela, le "Soi" au sens tantrique.
Changer tout en restant soi-même.
Évoluer. Devenir, synthèse de l'être et du non-être.

Un philosophe anonyme de la Reconnaissance (probablement du Sud de l'Inde) dit ainsi :

Il est clair et prouvé de que la conscience est manifestation (de soi comme) choses. En outre, (toute) "chose" est à la fois sujet et objet. 

"Sujet et objet", puisque nulle chose, réelle ou non, n'existe indépendamment de la Lumière consciente qui se manifeste ainsi. Le philosophe poursuit :

Or, être un "sujet", c'est s'ouvrir et se fermer 

tour à tour, et non simplement "être", immobile comme un cristal. 
Être conscience est une respiration, un mouvement :

c'est, être connaissance et activité (à la fois), or la connaissance et l'activité,
c'est l'expansion et la contraction (de la Lumière conscience qui se manifeste) !

Et notre philosophe de conclure :

L'âme (de la conscience) est donc de palpiter en elle-même,
et non d'être enfermée (en elle-même) !

Et plus loin il ajoute, si besoin était :

Elle n'est que frémissement, elle n'est pas inerte et immobile,
elle n'est pas enfermée (en elle-même) !

Et il donne, comme exemple de cette respiration - outre la respiration elle-même ! -
le jour et la nuit, l'été et l'hivers, le soleil et la lune...

Être conscience, c'est respirer,
et non stagner.

(Courte méditation sur le Tantra de la Maîtresse des trois Shaktis, extraits traduits des pp. 6-7 de l'édition du Cachemire) 

vendredi 19 mai 2017

Être libre ?

Je désire être libre,
mais je me sens contrarié et esclave de mille choses.

Être libre, c'est être conscience.
La reconnaissance,
c'est simplement faire le lien entre
cette conscience évidente pour chacun,
et la liberté, moins évidente,
et que l'on attribue plus souvent  et exclusivement
à Dieu et à des êtres divins ou "éveillés".

Confus, nous voyons notre "moi"
comme un corps, une sensation fuyante
ou une illusion, une construction imaginaire.

La reconnaissance consiste simplement
à écarter ces certitudes erronées
et à laisser briller la Lumière,
sachant que notre aveuglement est,
en définitive, partie du jeu de la conscience
qui joue à se faire esclave de ses propres créations.

En Inde, le but ultime de la vie est la "délivrance"
du cycle des renaissances, le samsara.
Abhinava Goupta redéfinit cette libération :

"[La délivrance est seulement le dévoilement de nos vrais pouvoirs],
rien de neuf n'est accompli. En réalité, il n'y a pas non plus
manifestation de quelque chose qui n'était pas manifeste.
C'est simplement l'idée fausse selon laquelle ce qui brille,
ne brille pas, qui est écartée. Car la délivrance n'est rien d'autre
que la divinisation, qui n'est autre que ce dévoilement.
Et le samsara, c'est juste l'absence de ce dévoilement.
Ainsi, délivrance et samsara ne sont que deux manières de penser.
Et les deux sont également le déploiement du Seigneur !"

(Vimarshinî, II, 3, 17)

Ainsi, quand "je" me sens esclave,
"je" joue librement à être esclave ! 

Scandaleux ou génial ?

jeudi 18 mai 2017

Attouchement divin

Dans le shivaïsme du Cachemire,
la tradition du cœur/corps (kaula),
le toucher est la sensation d'être,
débordante de félicité,
qui transforme l'esclave en un être libre,
capable de participer à la création divine.


Le toucher est aussi important chez certains mystiques chrétiens.
Voyez cette interprétation hardie d'un passage du Cantique des cantiques par Jean de la Croix :

"De cet attouchement divin [que l'âme ressent dans ses entrailles
quand elle s'ouvre à Dieu]
l'épouse parle ainsi dans le Cantique des cantique :

'Mon Bien-aimé passa la main
par la fente de ma robe
et mon ventre tressaillit sous sa caresse.'"

(Cantique, XVI, 6)

Ce sont ces "touches" ou toquades ressenties au centre de soi
qui entraînent l'âme à plonger et à se laisser transformer
en la sagesse divine.

Traduction (française !) encore plus explicite par Gaultier en 1622 :

"L’Épouse dit dans le Cantique
que son bien-aimé passa la main dans un petit trou,
et que son ventre trembla quand il y toucha..."
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