jeudi 23 novembre 2017

La Réalisation de notre conscience - verset XIII

Suite de la Réalisation de notre conscience (Sva-bodha-

siddhi),


attribuée à Bhoûti Râdja :







(Selon la Yogini), il est vraiment délivré

quand il a reconnu son essence,

quand il a complètement lâché prise

à l'égard de la prison (de sa croyance) en la réalité,

quand il est plein de l'élan qui est le moyen


(d'atteindre Dieu et qui est Dieu lui-même). 13



J'ajoute "selon la yogini", car cet enseignement de la 

Déesse 

est censé avoir été révélé par une yogini, Mangalâ Devî,

dans la vallée du Swat, au Pakistan.

Ces conseils sur le réveil à soi

viennent de "la bouche de la yogini".

"La prison de la réalité" (tattva-kancuka)pourrait aussi se 

traduire 

"la prison des cinq/six limitations"

figurant dans les 36 éléments de toute expérience :

le temps, l'espace, le savoir, le désir, la nécessité, la passion.

"L'élan" (udyama) est l'absolu lui-même.

Dans ce non-dualisme dynamique, la conscience n'est pas 

purement passive,

mais active. Elle est désir, élan sauvage, jaillissement 

créateur

qui graduellement se transforme en toutes choses,

comme l'eau devient glace.

La conscience est vibration, c'est-à-dire un balancement,

 plus ou moins rapide,

qui va du mouvement à l'immobilité,

de l'intérieur à l'extérieur, et ainsi de suite.

Et cette vibration est félicité,

qui peut toujours être ressentie au centre de soi,

mais qui est plus spécialement manifeste, en sa nudité,

lors d'un choc émotionnel intense

ou d'un désir si fort qu'il en est aveugle.


Le reste est clair.

mercredi 22 novembre 2017

La Réalisation de notre conscience - verset XII

Suite de La Réalisation de notre conscience (Sva-bodha-siddhi), poème tantrique
du shivaïsme du Cachemire attribué à Bhoûti Râdja, maître célèbre 
dans la tradition de la Déesse (devi-naya, aussi appelée kâlî-krama, mahâ-artha, etc.).


Je remets d'abord les onze premiers versets, pour mémoire.
L'auteur y répond à la question "Comment atteindre la quiétude
intérieure propre aux yogis, paix qui se traduit
par une douceur extrême de la respiration et un parfait silence intérieur ?"
Il répond qu'il suffit de retourner son attention vers la conscience,
de retourner la conscience sur elle-même,
comme une lumière réfléchie.
Car la conscience tournée seulement vers les choses est le "mental",
source de souffrance. La conscience - ce que nous sommes réellement -
devient alors victime de ses propres énergies. 
Mais quand la conscience se retourne vers elle-même,
elle se libère elle-même par elle-même :

Je salue Dieu
qui offre l'indépendance,
pleine de tout ce qui est beau et bon,
et qui révèle la disparition de tous les chemins,
qui guéri de tous (les maux) de l'existence ! 1

Je célèbre Dieu, cet être transcendant,
affranchi de toute angoisse
engendrée par la croyance (âvesha)
en une doctrine,
lui qui est connaissable
en tant que notre conscience,
établi en soi,
présent comme notre Soi. 2

Hommage soit rendu à Dieu
qui tranche le filet des constructions imaginaires
et qui arrête les flots du doute,
hommage à lui qui est au-delà même
de l'état de félicité ultime. 3

Gloire aux empreintes de Dieu,
source des chemins du samsâra,
- aussi interminables que vains -
empreintes qui sont la cause
du plein éveil de la connaissance de l'indépendance. 4

Le mental, l'intellect,
les souffles, les sens,
les organes, la vie
le voient, mais s'en reviennent bredouille :
adorons cet Adorable ! 5

Je salue la pure conscience,
seule capable d'accorder la grâce
de trancher le nœud du cœur
en forme de "moi" et de "mien",
elle qui dévore à la fois ce qui bouge et ce qui est immobile (spanda-aspanda). 6

Comment dire l'être
sur lequel on ne sait rien ?
Comment le transmettre,
si on le réalise par sa propre expérience,
comme sa propre conscience (seulement),
grâce à l'enseignement du yoga et de la connaissance,
pour qui il n'y a plus de mouvement du souffle,
(même) à l'intérieur ? 7-8a

(Et pour qui) est privé de l'égalité des souffles,
comment ce Bien souverain serait-il obtenu ? 8b

Le moyen d'atteindre ce qui est digne de l'être,
le voici :
faire attention à notre conscience.
Grâce à cette attention à sa conscience,
le sage reste sans séparation (dans la pure conscience). 9

Il n'y a pas d'autres moyens que
d'être attention à notre être.
C'est en se concentrant sur lui
que le yogi, reposant en soi,
deviendra heureux. 10

Le sage atteint cette unité de conscience,
ininterrompue,
a) en se décidant une bonne fois pour toutes,
b) en s'abandonnant à la transparence de l'expérience,

et c) en goûtant à la joie suprême. 11

Maintenant le verset suivant :

Quand le yogi repose dans le Possesseur de la Shakti,
en relâchant sa propre imagination/ ses intentions,
il atteint ce qui doit l'être :
l'unité de Shiva et Shakti. 12

Le "Possesseur de la Shakti" est Shiva. 
Dans l'expérience évoquée ici, Shiva est notre essence indicible,
au-delà de toute expérience.
Notons que le plus souvent,
dans les enseignements de cette tradition,
Shiva est simplement décrit
comme Shakti suprême,
car c'est une tradition "de la Déesse" (shâkta),
sans presqu'aucune référence à Shiva.

Mais alors, comment se connait-on soi-même ?
A travers l'expérience, à travers Shakti.
C'est par Shakti que Shiva se connait soi-même.
C'est par la conscience que le Mystère se réalise.
Mais comment atteindre cette expérience ?
Car d'ordinaire, notre Shakti ne nous réalise pas,
elle nous égare :
nous sommes perdus dans nos pensées.
La solution consiste à relâcher les pensées,
l'imagination (nirgrihîte svasamkalpe).
"Imagination" peut aussi désigner les intentions,
car dans toute imagination (ce qui inclut les souvenirs
et toutes les évocations mentales),
il y a une intention, une énergie sous-jascente,
un attachement, diraient les Bouddhistes
(et ce texte est profondément influencé par le bouddhisme).
Nous sommes invités à relâcher, 
à ne plus saisir ce qui se présente,
à laisser l'énergie, à tous les niveaux,
se détendre, comme des bulles qui éclatent.

Et alors, "Shiva et Shakti" s'unissent :
l'énergie se fond dans l'espace,
comme des volutes d'encens.
Nous ressentons les pensées et tous les mouvements
comme des mouvements dans l'espace-conscience,
comme des vagues dans l'océan :
les vagues (Shakti) et l'océan (Shiva) ne sont plus séparés,
il sont un.

Le reste est clair.

dimanche 19 novembre 2017

Le Jeu de la conscience - versets XXXIX à la fin

Suite et fin du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa), poème tantrique attribué
à Kshéma Râdja :


Quand ce yogi joue à ce jeu (de la conscience),
il habite le royaume des Seigneurs des Mantras.
Quand il est ainsi "potentialisé",
il joue comme le Maître,
avec son énergie qui va en se déployant. 39

Ainsi, la liberté de ce Maître des mondes
qui infuse toute chose,
qui est doué de diversité et de différences,
est (pourtant) indivise et égale
quand il habite le royaume
de la merveilleuse multiplicité (du monde). 40

"Telle est (la conscience) non duelle",
l'ambroisie de l'ultime connaissance.
Qui la boit est guéri,
il n'est plus empoisonné par le samsara ! 41

Ceux qui sont mûrs doivent
pratiquer ce Jeu de la conscience
pour atteindre Dieu,
ils doivent étudier cet enseignement
absolument limpide
du roi nommé "Bonheur". 42


Tel est l'enseignement de yoga nommé "le Jeu de la conscience"

composé par le sublime Kshéma Râdja. 

"Les Seigneur des Mantras" sont des sortes d'archanges. Ici, désigne un état de réalisation spirituelle
où l'expérience de la dualité (perceptions, pensées) n'empêche plus du tout
l'expérience de l'unité de la conscience : tout est reconnu, pensée, ressenti
et jugé comme un seul être se divertissant à l'infini.
A la fin, jeu de mot sur le nom de l'auteur, Kshéma Râdja, "le roi du bonheur".
Le reste est clair.

samedi 18 novembre 2017

Le Jeu de la conscience - versets XXXVII et XXXVIII

Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa),
poème tantrique attribué à Kshéma Râdja.

Le yoga de la reconnaissance comprend deux phases :
d'abord la reconnaissance de notre vraie nature,
conscience créatrice de tout et au-delà de tout ;
puis, à partir de cet éveil initial,
stabilisation même en dehors de la méditation :

La vraie nature du yogi
se manifeste clairement à lui
même quand il ne médite pas.
Il est établi dans la conscience éveillée
et dans la délectation
perpétuelle de la félicité (de la conscience). 37

Ce yogi est absorbé à l'intérieur
dans le jeu (de la conscience) :
"(Tout) cela est la conscience,
ma vraie nature en sa plénitude,
le déploiement de la vitalité du Mantra,

débordante de la félicité de la manifestation !" 38 

L'éveil ne se voit pas à l'extérieur.
La tradition affirme que les pouvoirs surnaturels 
ne prouvent rien, qu'ils peuvent être des obstacles à l'éveil,
et que l'éveil est possible sans ces pouvoirs.
Par exemple, Abhinava Goupta explique
qu'il existe plusieurs variétés de "montée de la Koundalinî".
Quand on est attaché à des fantasmes de domination
ou de contrôle, prisonnier que l'on est de l'aveuglement, 
alors l'énergie s'arrête dans chacun des chakras et des expériences 
et des "pouvoirs" apparemment extraordinaires se manifestent.
Mais quand on est mûr, l'énergie monte sans s'arrêter,
et nul pouvoir spécial ne se manifeste.

La "vitalité du Mantra" est la conscience, le désir, l'énergie, la vibration, 
l'être-en-train-de-se-manifester.
C'est l'expérience à reconnaître, le point essentiel selon le tantra non-duel.

vendredi 17 novembre 2017

Le Jeu de la conscience - verset XXXVI

Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa),
poème du shivaïsme du Cachemire.
Qu'arrive t-il à celle qui ouvre sa conscience ?
Vu de l'extérieur, la yogini
vit comme chacun.
Mais en réalité, 
même quand elle ne semble pas méditer,
elle vit "autrement" :

Cette (yogini) erre de-ci, de-là,
ivre d'une pure ivresse
due au parfum intérieur du samâdhi.
Et encore et encore,
elle réalise (la réalité divine)

par la seule force de l'extase créatrice. 36

(en fond musical, la râginî Todî,
"entité" musicale qui dépeint une yoginî qui se promène seule
dans la nature, et qui ensorcèle, en quelque sorte,
les animaux avec les son de sa vînâ) :


Le "parfum" traduit ici samskâra, l'habitude.
L'exemple traditionnel est la branche d'arbre : 
on la plie ; mais une fois lâchée, elle reprend sa forme initiale.
D'habitude, si j'ose dire, l'habitude
est vue de façon négative,
en particulier dans les approches non-duelles anti-dualistes
qui ne jurent que par le sans-forme, le "sans..." et la transcendance.
Mais ici, la liberté de la conscience est décrite,
paradoxalement, comme un conditionnement.
Un parfum qui persiste au sortir de l'enstase du samâdhi.
N'importe quelle perception, pensée ou émotion
peut (mais rien n'est garanti) plonger cette yogini
dans "l'extase créatrice" (visarga), littéralement
"l'éjaculation", et aussi le phonème "ah",
lequel s'écrit, dans les langues de l'Inde, avec deux points ":"
qui symbolisent le Jeu de la conscience,
le jeu, érotique et orageux, de Shiva et Shakti.
(dans l'original, il est question du yogi, au masculin...)
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