samedi 30 décembre 2017

Le regard tourné vers l'interieur

Le retournement de l'attention vers soi
est le geste de la délivrance directe.
Quand je me retourne ainsi,
tout est parfait :
silence intérieur absolu,
sans éliminer les perceptions des cinq sens. 
On se sent alors comme une immense sphère de cristal,
transparente et lumineuse.



Ce geste est enseigné dans bien des traditions de sagesse.
Par exemple, dans le shivaïsme du Cachemire,
c'est le Geste de Shiva (shiva-mudrâ, shâmbhavî, bhairavîya)
ou l'attention se retourne vers l'intérieur
tandis que les cinq sens restent grands ouverts à l'extérieur.
Ainsi, je me reconnais transparent,
sans plus aucune dualité entre l'intérieur et l'extérieur.
Méditer, c'est simplement cultiver cette expérience.

Dans les Oupanishad, il est aussi question de ce retournement.
Il y a le verset célèbre de la Katha, où il est question d'un sage
qui, un jour, retourna son regard vers soi et qui, ainsi,
savoura l'immortalité.

Dans la Taittirîya, il y a le verset qui
enseigne la présence de l'Immense (brahman)
dans la "caverne du coeur", 
au coeur de l'intellect ou intelligence (dhî, buddhi).
Ici "intellect" est à prendre au sens traditionnel :
la faculté la plus subtile et raffinée en chacun,
l'oeil de l'esprit, l'attention, la conscience.

Or, notre essence est l'essence de tout.
Ce qui gît au coeur de chacun est
cela même qui se trouve au coeur du soleil.

Comment le contempler ?
En retournant notre attention vers l'intérieur.
Voici comment Vidyâranya, un maître célèbre du XIVe siècle,
résume ce geste :


"Tout en faisant abstraction du monde extérieur
et de (ses) cinq couches,
la vision tournée vers l'intérieur
voit directement l'Immense
en sa nudité."

(Taittirîya-vidyâ-prakâsha, 19)

"Les cinq couches" sont le corps, les sensations, les pensées et l'inconscience. 
Au-delà se trouve
le Soi, pur regard qui contemple ces choses.
"La vision tournée vers l'intérieur" : littéralement,
"le regard (dhî) avec le visage (mukha) vers l'intérieur (antar)".
Un simple retournement du regard vers lui-même.
Je suis pure vision.
Je ne suis pas un corps qui regarde d'autres coprs
à travers deux yeux.
Je suis pure vision, sans dualité,
sans intérieur ni extérieur.
Je suis comme l'espace qui embrasse toutes choses.
Quand je me "vois" dans les pensées,
je m'identifie aux pensées,
je crois que je me définit par elles.
Mais quand je me retourne, je me vois
"dans ma nudité" (sarvopâdhivivarjitam),
je me vois immense, brut,
sans forme ni couleur,
parfaitement immobile et silencieux.
Il n'y a aucune séparation.
C'est une vision directe,
sans raisonnement, sans parole,
même si la parole est ensuite nécessaire pour donner du sens
à cette vision non-duelle 
et la transposer en une certitude capable de guider la vie quotidienne.

Vidyâranya ajoute encore que
le regard tourné vers l'extérieur ne voit
que l'Immense, mais mélangé avec ses reflets,
avec les formes et les noms.
Je crois alors que cette essence divine est lointaine et inaccessible - Dieu.
Ce qui n'est certes pas faux,
puisque jamais formes ni noms
ne pourront définir l'Immense.
Mais d'un autre côté, "Dieu"
n'est autre que cette Lumière transcendante
et inaccessible,
car il est le regard même qui cherche l'Immense !
Dieu est inaccessible parce qu'il se cherche hors de lui-même. 
Quand ce regard en recherche, ce "mental",
se retourne, il se découvre Immense,
cela même qu'il cherchait.
Trop proche, trop facile, trop évident...

Quand je pense à Dieu, je le conçoit comme éloigné, inaccessible.
Quand je me conçois, je me conçois comme incarné,
mortel, limité.

Mais quand je retourne mon regard,
ou plutôt quand "je" me retourne,
je me vois à l'état brut, dépouillé
de toutes ces choses,
et alors je vois
que l'Immense, là-bas
et le Soi, ici,
sont identiques.
C'est la reconnaissance libératrice.
La vie intérieure est cette vie.
La méditation est la familiarisation avec ce regard.
Par ce regard vers l'intérieur (antar-drishtyâ dit Vidyâranya),
l'état de créature limité est anéanti.

Et, ajouterai-je,
la personne s'accomplit ainsi.
Paradoxe.

Vidyâranya poursuit :

"Quand la vision vers l'extérieur cesse,
ce qui est vu grâce au regard tourné vers l'intérieur,
c'est le trésor,
c'est la conscience vivante,
c'est l'Immense !" (22)

A quoi bon ?
Le sage répond :

"Si l'on demande à quoi sert
de voir le Suprême ? - on répond
que cela sert à combler tous les désirs". (23)

Oui, se voir soi-même,
sans forme ni nom,
c'est combler tous les désirs,
c'est ressentir tous les plaisirs,
car tout plaisir n'est qu'un fragment
de cette absolue plénitude
qui est notre essence.

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